Étude
Bitchat n’est pas tout à fait « sans internet »
Fin octobre, beaucoup de gens ont installé Bitchat pour échanger pendant les manifestations, souvent avec l’idée qu’elle fonctionnait « sans internet ». Nous avons voulu comprendre comment elle marchait vraiment, et ce qui s’y disait. Une bonne partie de ce que les utilisateurs pensaient discret était en réalité public.
- messages publics, captés depuis un ordinateur
- 164 223
- téléphones visibles à la même heure
- 5 114
- des messages passés par internet, en clair
- 80 %
- des vues sur X pour les posts précisant que ces canaux sont publics
- 0,8 %
Du 22 au 25 octobre 2026, France entière
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Cinq enseignements.
- 01
Deux applications en une.
Le Bluetooth relie les téléphones proches, sans réseau. Mais la conversation se passe surtout dans les canaux de ville et de région, qui passent par internet, en clair : 80 % des messages observés.
- 02
Ce qu’on voit sans être dans la rue.
Pour chaque message : le texte, l’heure, le pseudo et la zone où il est posté. Et les téléphones qui se signalent, ville par ville : jusqu’à 5 114 en même temps.
- 03
L’anonymat s’arrête au pseudo.
L’application change d’identité à chaque canal, mais l’utilisateur garde son pseudo. Plus d’un millier apparaissent dans au moins trois canaux.
- 04
Des utilisateurs qui s’en doutaient à peine.
« Eh sa marche sans co ?? », « leak pas mon ip » : 1 264 messages portent sur le fonctionnement sans internet, 1 607 sur la surveillance ou l’anonymat.
- 05
Éphémère à l’écran, pas pour qui écoute.
Les relais ne sont pas censés conserver ces messages, mais rien n’empêche de les enregistrer au passage. Seuls les messages privés et le Bluetooth restent protégés.
Une messagerie présentée comme invisible
Sur X, le récit dominant a fait connaître l’application. Il oubliait que les canaux où l’on discute passent par internet.
Graphique 01Vues des tweets français sur Bitchat, selon leur angle

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62 %
des vues pour les posts présentant Bitchat comme une messagerie sans internet
Les posts qui précisent qu’une partie de l’application est publique ne font que 0,8 % des vues ; les mises en garde, 1,7 %.
Lecture397 tweets en français citant Bitchat, du 20 au 25 octobre 2026, classés selon la façon dont ils présentent l’application.
Ce qu’on voit sans être dans la rue
En ouvrant l’application, chaque téléphone se signale dans les canaux de sa zone. Ces signaux sont visibles par quiconque écoute les relais.
5 114
téléphones visibles à la même heure, le 24 octobre à 14 h
Une présence relevée dans 5 464 zones, de Paris aux villages. Choisir un canal de quartier situe son auteur à quelques centaines de mètres près.
LecturePic d’appareils présents dans chaque zone de 5 km, du 22 au 25 octobre. Les positions GPS exactes ne sont pas publiées.
Graphique 03Téléphones présents et messages, heure par heure

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24/10, 14 h
pic de présence, pendant les rassemblements
La présence suit les journées de mobilisation. Le pic de messages du 24 vers 15 h est, lui, presque entièrement fait de robots.
LectureSomme des appareils distincts par zone de ville et par heure ; messages utiles et bruit.
Où l’on parle vraiment
Les utilisateurs choisissent massivement le canal le plus large : c’est là qu’il y a du monde. Ces canaux régionaux couvrent chacun un quart du pays, et passent tous par internet.
80 %
des messages postés dans les cinq canaux « région »
6 % seulement au niveau d’une ville. Et 22 % des messages sont envoyés à distance du lieu du canal.
LectureMessages hors robots et floods, du 22 au 25 octobre.
55 %
des messages écrits entre 19 h et 3 h
La présence culmine le jour, pendant les rassemblements ; l’écriture culmine la nuit.
LectureCumul de la période, heure de Paris.
Ce qui reste protégé, et ce qui ne l’est pas
La sécurité du Bluetooth ne vaut pas pour les canaux de ville et de région.
| Élément | Protégé ? | |
|---|---|---|
| Messages privés entre deux personnes | Oui | chiffrés de bout en bout |
| Maillage Bluetooth entre téléphones proches | Oui | ne quitte pas le voisinage radio |
| Canaux de ville, de région, de quartier | Non | publics, lisibles et archivables à distance |
| Signaux de présence dans une zone | Non | visibles par qui écoute les relais |
| Pseudo | Non | il suit l’utilisateur d’un canal à l’autre |
Aux utilisateurs : traiter tout canal de localisation comme une place publique. N’y écrire ni nom, ni numéro, ni adresse ; réserver les échanges sensibles aux messages privés ou au Bluetooth.
On y vient d’abord pour parler
Une fois les robots retirés, un message sur trois est du simple bavardage. La manifestation n’arrive qu’en troisième position, juste devant la découverte de l’application elle-même.
14 %
des messages parlent de la manifestation ou de la police
Bavardage 33 %, trolls et insultes 28 %, découverte de l’appli 13 %. Seuls 1,9 % des messages sur la manifestation viennent de quelqu’un qui dit être sur place.
LectureChaque texte unique annoté une fois, résultat reporté sur ses copies.
Un miroir du terrain, en temps réel
Ce que les canaux publics révèlent ne se limite pas aux individus : ils suivent la mobilisation presque minute par minute.
Graphique 07Le 24 octobre à Paris, lieux cités par demi-heure

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10 min
d’avance sur la presse pour le rejet du recours des syndicats
Les lieux cités suivent le cortège : Bastille (interdit), puis Porte d’Italie (imposé), puis Vincennes à l’heure des heurts.
LectureTextes uniques citant chaque lieu, par demi-heure ; faits datés d’après les directs de presse.
Graphique 08Messages sur la manifestation, et faits rapportés

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1 290
textes rapportent un fait observé : cortège, gaz, charge, nasse
C’est peu pour trois jours et tout le pays : on vient surtout voir, demander, commenter.
LectureMessages hors robots ; faits comptés une fois par texte unique.
Des rumeurs que personne ne dément
1 193 textes avancent un fait d’actualité précis ; 33 seulement en démentent un. Nous avons confronté les plus marquants à la chronologie établie par la presse.
| Dans Bitchat | Premier message | Selon la presse | Verdict |
|---|---|---|---|
| « le recours […] bastille nation est rejeté » | 24/10, 11 h 17 | Rejet publié par la presse à 11 h 27 | vrai, en avance |
| Couvre-feux à Marseille, Montpellier, Toulouse… | 22/10, 19 h 35 | Couvre-feux partiels réels dans une dizaine de villes | vrai |
| « Il y a déjà eu 2 morts samedi 17 » | 23/10, 2 h 33 | Deux décès par malaise en marge des cortèges, confirmés par la préfecture | vrai, contexte omis |
| « Main arrachée » à Clermont et Toulouse | 24/10, 17 h 49 | Deux blessés graves à la main ; « sans arrachement » à Clermont | exagéré |
| Trappes : « une gamine a pris 8 balles » | 23/10, 13 h 12 | Attentat raciste, un mort, une fillette de 12 ans parmi les blessés | déformé |
| « L’armée va être envoyée sur nous » | 23/10, 11 h 18 | Militaires Sentinelle limités à la garde de bâtiments | exagéré |
| « Ils vont couper internet » | 22/10, 18 h 18 | Piste évoquée par le gouvernement, aucune coupure | non advenu |
| « La manif du 24 est annulée, c’est officiel » | 22/10, 18 h 22 | Maintenue : 410 000 manifestants selon le gouvernement | faux |
| « Tous à Clermont-Ferrand samedi » | 22/10, 18 h 35 | Canular né sur X la veille, pris au premier degré | canular |
La plupart des rumeurs ne naissent pas de rien : elles grossissent un fait ou un débat réel.
Un message sur deux est une copie
Créer une nouvelle identité Bitchat ne coûte rien. Les robots en profitent : 29 % du flux est du bruit, et le 24 octobre il dépasse les vrais messages pendant plusieurs heures.
Graphique 09Le bruit, par type, et les plus grosses campagnes

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15 038
identités jetables utilisées par un seul robot publicitaire, en cinq heures et demie
Sans dédoublonnage, toute mesure d’audience ou d’opinion mesure d’abord les robots : 53 % des identités vues n’émettent que du bruit.
LectureCopies regroupées par texte normalisé ; campagne : un texte copié au moins 20 fois par au moins 10 identités.
| Campagne | Messages | Identités | Durée |
|---|---|---|---|
| Publicité pour un service de montage vidéo | 15 154 | 15 038 | 5 h 30 |
| Floods de caractères qui saturent l’écran | 6 742 | 1 247 | 11 h |
| Message raciste et néonazi en arabe | 2 617 | 2 617 | 4 min |
| Promotion d’un fork de l’application | 925 | 693 | 13 h |
| Apologie des auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo | 532 | 4 | 2 jours |
Pas de chef d’orchestre
En reliant les messages par pseudo, on retrouve près de 9 000 personnages. La parole est très dispersée, et ceux qui parlent le plus ne parlent pas de la manifestation.
3,7 %
des messages écrits par les 10 pseudos les plus actifs
22 des 50 plus bavards font surtout du troll. La conversation s’organise par grands canaux régionaux, pas par camps.
LectureUn point est un pseudo, un lien une réponse nominative ; couleur : canal principal.
Au-delà de Bitchat
Ce que cette étude enseigne
à ceux qui observent ces réseaux.
- 01
Un capteur de terrain, à condition de recouper.
Les canaux publics signalent en temps réel les lieux, les changements de parcours et les heurts, parfois avant la presse. Mais chaque information y arrive mêlée de déformations.
- 02
Mesurer, c’est d’abord dédoublonner.
Sans regroupement des copies ni retrait du bruit, les volumes sont faussés de moitié et les « utilisateurs » sont en majorité des robots.
- 03
Suivre les rumeurs là où personne ne les dément.
Moins de 3 % de démentis : repérer tôt les allégations (coupure d’internet, armée, morts) permet d’y répondre avant qu’elles ne quittent l’application.
- 04
Corriger le malentendu « sans internet ».
Ce que les participants écrivent dans les canaux de ville et de région est public et archivable. Ceux qui recommandent Bitchat devraient le dire.
C’est le rôle de notre veille et anticipation : repérer ce qui circule dans les espaces que les outils classiques ne voient pas, et le vérifier avant qu’il ne déborde.
Méthode
Écoute, depuis un ordinateur, des relais publics qu’utilise Bitchat pour la France, du 22 octobre 14 h 46 au 25 octobre 9 h 34 : 164 223 messages et les signaux de présence de 5 464 zones. Nous n’avons rien piraté : ces données sont accessibles à quiconque écoute les relais.
Copies regroupées (un message sur deux en est une), robots écartés, chaque texte unique annoté une seule fois. Faits du 24 octobre confrontés aux directs de presse ; discours sur X collecté sur la même période.
Le maillage Bluetooth et les messages privés n’ont pas été captés. Le corpus pseudonymisé est disponible sur demande pour la recherche.
L’étude complète15 pages, en libre accès.Télécharger 



